Trente-neuvième jour de tournage
April 26, 2007
Comment classer les enfants selon le père Guido.
Dans ce pays ils sont répartis en trois catégories, en fonction de la manière dont ils s’adressent aux blancs – ici appelés « Mundele »:
- « Mundele ! pesa Mbongo » (« Le blanc ! donne-moi de l’argent ») : les enfants perdus, déjà corrompus par les parents à voir dans le blanc un portefueille sur pattes. Je signale qu’il ne faut pas donner de l’argent aux enfants, ça les pousse dans la rue et hors des écoles.
- « Mundele ! pesa bonbon » (« Le blanc ! donne-moi un bonbon ») : avec l’accent congolais, la différence est parfois subtile. Ceux qui attendent des faveurs, mais qui ne sont pas encore devenus vénaux, peuvent encore bien tourner.
- « Mundele ! Mbote » (« Le blanc ! Bonjour ») : les meilleurs ! Ceux là sauveront le Congo.
Trente-huitième jour de tournage
April 26, 2007
Retour sur le plateau des Bateke, mais cette fois nous nous rendons à la cité Guanella, où le père Guido introduit les enfants des rues à la vie agricole. Face à l’interminable savane, la Cité Guanella compte quelques battisses de style sobre et propre. On y élève du bétail et on cultive le manioc, le maïs et quelques plants de basilic pour agrémenter les spaghettis du père italien.
C’est d’ailleurs lui qui cuisine pour le déjeuner. Son supérieur lui a apporté de la bresaola, du parmesan et de l’huile d’Italie. D’Espagne, six bouteilles de Rioja et une d’aguardiente. Bref, le déjeuner s’annonce très bien.
Matthieu profite de quelques instants de répit avant le repas pour aller prendre quelques sons du côté de la forêt sacrée – tradition animiste oblige – qui jouxte la cité Guanella. A l’heure de passer à table, il n’est toujours pas rentré. Nous l’appelons, mais il ne répond pas. Un rien inquiets, nous passons à table, en se disant qu’il réapparaîtra quand il aura faim. Le fumet des spaghetti alla bresaola se dirige d’ailleurs vers la forêt sacrée.
C’est le moment que choisit le père Guido pour nous parler des marais de la forêt. Il parait que certains villageois n’en sont jamais revenus, renchérit un frère Congolais. Le silence s’installe autour de le table. La rioja a perdu de son attraît.
Je me lève et prend la direction de la forêt lorsque j’aperçois Matthieu, peinard qui revient vers la table. Soulagé, je reprends mon verre de vin.
Le repas du bout du monde a continué, là ou ni l’asphalte des des routes, ni les réseaux téléphoniques ne sont jamais parvenus. Nous avons déjeuner comme dans les meilleurs restaurants italiens, perdus entre la savane et la forêt enchantée.
Trente-septième jour de tournage
April 23, 2007
Le CDI est situé sur le port fluvial de Kinshasa. Pour d’évidentes raisons stratégiques il est strictement interdit de photographier ou de filmer le fleuve, puisqu’il marque la frontière avec le Congo Brazzaville. En revanche, personne n’interdit de télécharger Google Earth, ou la définition des installations portuaires de Kinshasa étonne par sa précision.
Le lieutenant de police qui nous a arrêté ce matin-là, alors que notre caméra était ostensiblement braquée vers la rive adverse, ne connaissait probablement pas l’existence de Google tout court. On n’a d’ailleurs pas invoqué l’argument alors qu’il nous menaçait de prison. Fidèles au principe que la confrontation directe est un recours ultime, nous le saluons, demandons son badge au policier – étonnamment il nous le présentera – et lui demandons d’où il vient. Le regard méfiant, il nous dira qu’il vient de Bukavu.
J’embraie en lui racontant nos multiples voyages dans le Kivu et l’affection toute particulière que j’ai pour sa ville d’origine. Je lui donne même nos noms d’adoption sur place. Au nom de Bulambo (Matthieu) et Tshirimwami (ça c’est moi), le flic nous tombe dans les bras : « mais vous êtes des frères, vous connaissez vraiment le Kivu ». Devenus ses meilleurs amis, nous avons pu recommencer à filmer la zone stratégique, dérangés seulement par l’incessante conversation de notre nouvel ami.
Quand je vous disais que le Kivu marquait des points…
Mignonne actualise son blog – 5
April 23, 2007
Etre une femme au Congo : Leçon 4 : Porte ta valise toi–même
Au Congo, c’est les femmes qui travaillent. En début comme en fin de journée, on voit en ville comme à la campagne, des centaines de femmes, quitter ou rentrer à la maison avec des tas de trucs sur la tête (les mains étant nécessaires pour parler, le dos pour porter le petit dernier et le ventre étant utilisé pour le futur). Tas de trucs, ça peut-être des choses diverses mais toujours lourdes comme 1500 bananes, des poutres, 40 papayes de 8 kilos….
On va encore me taxer de féministe de base pour cet article. Mais loin de moi l’idée de faire de la propagande politique (c’est pas mon genre). Je n’écris pas du tout ce texte pour dénoncer les conditions de vie d’Opulence, une fille de 19-et-demi ans du Bandundu qui, enceinte cette année de son 4ème, doit subvenir aux besoins de ses petits, ses parents, de sa bele-mère, ainsi d’un mari qui, ayant durement acquis un graduat de l’institut technique international catholique d’Ipamu (ou autre institution de renom du genre) est trop bien formé pour aider sa femme aux champs. Je n’écris non plus ces lignes pour défendre, Marise, une petite kinoise de 25 ans, hôtesse de l’air chez Bravo Air Congo, arrondi son généreux salaire de 100 dollars en faisant un petit commerce de Chikwane permis pas la firme. Elle en transporte 80 kg chaque fois qu’elle fait ses allers-retours professionnels pendant que son chéri travaille comme un forcené 7h par jour comme flic-raquetteur mais n’oublie jamais de lui téléphoner pendant avant sa sieste de midi sous un arbre de la Gombe. Elle vit à 60 km de l’aéroport et n’a évidemment pas de voiture. C’est certainement pas non plus pour Vaseline, Lushoise de 56 ans, 50kg, 8 enfants, 17 petits-enfants, qui chaque matin à 5h traverse deux fois toute la cité avec son poids en eau pour laver la petite famille avant l’école, faire la cuisine, la vaisselle, la lessive et le café de son mari.
Au contraire, j’écris cet article pour moi-même, petite occidentale de 25 ans qui vit actuellement au Congo, et qui à cause du courage d’Opulence, Marise et Vaseline, doit porter elle-même ses bagages ! C’est pas le LEF (Lobby Européen des Femmes pour les ignares et machos qui ne connaissent pas cette instance de la plus haute importance) qui me donnera tort ; c’est un scandale.
Trente-sixième jour de tournage
April 23, 2007
L’AC Okinawa est un club de première division à Kinshasa qui s’est récemment illustré à en faire pâlir même Fabien Barthez qui, dois-je le rappeler, avait craché sur un arbitre il y a plus d’un an.
Hier, un match du championnat opposait Okinawa au Vita-Club au grand stade des martyres. Le propriétaire d’Okinawa, déçu par le manque de supporters venu encourager son équipe, a définitivement laissé exploser sa rage lorsque l’arbitre a contesté un but de son club. Il est descendu des gradins où il était assis, est descendu sur la pelouse, a traversé la zone neutre et une fois sur le terrain, s’est mis à battre l’arbitre.
Je ne connais pas l’issue du match. En revanche, aucune sanction n’a été pris contre l’agresseur, qui a déclaré à la presse que les fans avaient intérêt à venir la prochaine fois.
Dans d’autres cas, les propriétaires de clubs victorieux se font assigner en justice par les sorciers engagés par les équipes adverses pour se garantir une victoire. Objet de l’inculpation : entrave à la prestation de service.
Trente-cinquième jour de tournage
April 23, 2007
Nous avons du faire une parenthèse au tournage sur le CDI. Le père Guido, souvenez vous de l’organisation de réinsertion des enfants des rues, a inaugurée une nouvelle maison d’accueil pour les chégués de la capitale. Pour l’occasion, il avait invité Bill Clinton que nous devions rencontrer et filmer.
Si vous demandez à un Congolais qui est Bill Clinton, il y a peu de chance qu’il vous dise que c’est un ex-président des Etats-Unis. A Kinshasa, Bill Clinton « chauffe l’ambiance » depuis qu’il a quitté la clique des choristes de la star international (tant qu’il y a des congolais à l’étranger) Koffi Olomide. Grand nom de l’inaudible scène ndombolo, une autre caractéristique est le manque total de fiabilité des artistes qui arrivent en général avec un minimum de quatre heures de retard. Ici, tout s’est passé pour le mieux puisqu’il n’est même pas venu ! Il s’était rendu à l’improviste en Europe.
Mignonne actualise son blog – 4
April 23, 2007
Etre une femme au Congo : Leçon 3 : se laver les cheveux chaque jour
Depuis quelques jours, nous séjournons dans la petite bourgade rurale très peu sympathique de Kikwit. Depuis quelques jours, des hordes d’enfants armés de râteaux et autres objets coupants (rien avoir avec moi, ils se baladent avec ça pour les champs) me poursuivent pour me toucher les cheveux. Chaque succès dans cet exercice déclenche dans les foules infantiles une l’hilarité générale. Ainsi que des commentaires tels que « on dirait des légumes ». Alors, de deux choses l’unes, soit il est arrivé à mes cheveux quelque chose de très grave, soit dans ce village, ils ont un souci avec les cheveux de blancs. Comme d’après Chuck et Matthieu, mes cheveux sont normaux; et que j’ai un sens de la déduction très poussé, je cherche la réponse plutôt dans l’autre axiome.
Voici le résultat de mon enquête :
Observation 1. Y a pas beaucoup de blancs à Kikwit
Observation 2. Au sein des blancs, les hommes ont les cheveux courts et les femmes sont rares (l’enquête avance, héhé)
Observation 3 (en quatre temps – ça turbine là-dedans). Les femmes blanches de Kikwit sont toutes nonnes. Les nonnes portent des voiles. Les nonnes sont toutes vieilles. Les vieilles femmes ont toutes, les cheveux blancs. (héhé trouvé)
Quand je ne me fais pas poursuivre par des gamins-touchent-cheveux et que les garçons sont là, les gens nous crient HIHAN quand on passe. Au début, on pige pas et fidèle à notre stratégie, on nie. Mais on se pose la question et on ne trouve pas là un argument neuf pour trouver Kikwit sympathique. Après enquête, on découvre que HIHAN, ne vient pas comme on pourrait le croire, d’un sentiment anti-blanc qui les traitent d’âne pour le plaisir d’être méchant. Mais après enquête :
Recherche 1. Les chinois ont construit la speudo-route qui mène à Kikwit (pas du très bon travail, d’ailleurs, si je puis me pemettre)
Recherche 2. Les chinois qui construisent les routes parlent ni français ni autre langue locale (en même temps, faut pas être polyglotte pour construire une bonne route)
Recherche 3. Bonjour en Chinois se dit NIHAW (il semble que les chinois tentaient de sympathiser quelque peu avec l’autochtone)
Recherche 4. En langage congolais, NIHAW se dit HIHAN
Mais cela n’explique toujours pas comment en si peu de temps, Chuck, Matt et moi se sont transformés en chinois !
Voyez le tableau, Mignonne est devenue une chinoise avec des cheveux en légume – grande classe – (Mon chéri, si tu nous lis, me quitte pas, je te jure que c’est pas vrai)!
Une dernière chose à dire à propos de cette petite bourgade si peu sympathique où il n’y a ni électricité, ni route, ni eau (ni coca light, je vous rassure) ? Oui certainement, c’est là qu’est né EBOLA. Et bein, je comprends, on se fait tellement chier ici, que je ne blâme pas ceux qui vont chipoter avec des singes !
Dans le prochaine numéro: leçon 4. Porte ta valise toi-même.
Trente-quatrième jour de tournage
April 23, 2007
Aujourd’hui : nouveau film. Le CDI Bwamanda est une ONG crée dans les années 70 pour promouvoir le développement de la zone de Bwamanda à l’Equateur. Aujourd’hui fortement soutenu par l’Union européenne, ils ont intégré Bwamanda dans un circuit national en acheminant la production de maïs, d’arachides et de café vers Kinshasa. Une fois à la capitale, le maïs est moulu en farine et est revendu à prix social sur le marché local ; les arachides sont pressées pour en tirer de l’huile ; le café est acheté par Max Havelaar et vous en buvez probablement de temps en temps si vous allez chez Starbucks.
La journée s’étant déroulée sans événement notoire, j’en profite pour vous livrer la suite du lexique congolais :
- Bonne allée : (A ne pas confondre avec « Bonne année » ce qui m’est arrivé presque tous les jours depuis un mois et demi, me valant les railleries de tout le Congo) se dit à quelqu’un qui part.
- Mêmement : en réponse à « bonne allée », si votre interlocuteur lui aussi se déplace.
- Ah vraiment mon cher ! : s’utilise tout le temps mais ne signifie rien. Exemple : « Ah vraiment mon cher, bonne allée »
- Au taux du jour : réponse à la question « comment vas-tu ? ». Autant ne pas répondre. Variante : « On résiste »
- C’est un peu difficile : C’est impossible.
C’est bon les vacances!
Pause pour le trente-deuxième jour de tournage
April 23, 2007
ça vous fera des vacances!
Mignonne actualise son blog – 3
April 23, 2007
Leçon à l’usage de tous 2 : Ne pas tomber malade au Congo
Mon philosophe de grand-père dit toujours qu’il vaut mieux être riche et en bonne santé que pauvre et malade. Savante vérité s’il en est une. Le sage-homme, s’il était déjà venu ici, il dirait sûrement vaut mieux être riche et en bonne santé à Bruxelles que pauvre et malade au Congo.
Malheureusement, comme on n’a rarement le choix de l’endroit où l’on naît, on ne choisit pas celui où on tombe malade. Mais que le malheur des unes fasse au moins le bonheur des autres, je vais vous faire part des choses que j’ai retenu de mon expérience :
Quand on est bassiné depuis 2 mois de tournage dans des hôpitaux par le taux de Sida record, le million et demi de mort annuel que fait la malaria sans compter les 300 débiles annuels de la drépanocytose, faut vraiment sentir mal pour faire une prise de sang dans un laboratoire congolais. Quand on est au pied du mur et que l’on se retrouve assise dans une pièce plus sordide qu’une chambre de Hostel, avec un docteur à la chemise blanche pas propre du tout qui tient une seringue avec sa propre veine comme objectif – c’est la panique ! Moi qui me prévaux d’être donneuse bi-annuelle à la Croix-Rouge (vous tromper pas sur mes intentions, c’est uniquement parce que j’aime penser que j’ai un groupe sanguin rare), j’ai flippé comme un porc. J’ai pleuré de trouille comme une gaminette de 5 ans. Quand le docteur congolais plein de sollicitude m’a demandé si j’avais peur des piqûres, j’ai répondu sans réfléchir avec la plus grande honnêteté du monde : « pas du tout, j’ai peur des hôpitaux congolais ». Je rassure – si tant est que ce soit possible – le lecteur, j’ai conscience de mon abominable égoïsme en écrivant ces lignes. J’en ai même honte. Pas une minute, assise dans cette pièce, je n’ai pensé aux 60 millions de congolais qui n’ont pas d’autres choix que de ce faire soigner ici. J’ai même pas pensé à Arthur, Gilles ou Odon, pour lesquels j’ai une passion et qui savent même pas qu’en Belgique, les docteurs ont des chemises immaculées, qu’il y a plusieurs positions dans les lits d’hôpitaux et qu’il y a même des plantes artificielles pour décorer. J’étais concentré sur cette seringue stérile qui entrait dans ma veine. L’humanitaire, ça rend parano. Finalement, je me suis donné une claque en me disant : « Si c’est bon pour eux, c’est bon pour toi, pétasse. T’es ici pour faire des films sur des ONG, pas en vacances au Club Med» mais je vous jure que je ne souhaite pas à cette peste de Sarah Goldstein (ma pire ennemie) de vivre cette situation.
By the way, pour ceux qui aime les détails gores, vomir du manioc, c’est plus douloureux que des frites-mayo.
Heureusement que ma mère ne connaît pas l’existence de ce blog, sinon, après avoir lu ces lignes, elle me ferait rapatrier sur le champ dans une boite DHL. En même temps, c’est peut-être l’occasion de faire une leçon idiote de plus du genre « vomir proprement dans une boite DHL ».
Trente-et-unième jour de tournage
April 14, 2007
Olivier Mushiete est métisse. Par son père, c’est un membre éminent de l’ethnie des Bateke, dont le territoire est situé sur les plateaux qui dominent à l’Est de la province de Kinshasa. Par sa mère, c’est un Belge boute-en-train qui apprécie la bonne bière.
Le film que nous tournons pour lui est destiné à promouvoir son projet de création et d’exploitation d’un puits de carbone sur son plateau natal, plus précisément dans le domaine d’Ibi.
Qu’est ce qu’un puits de carbone ? C’est une forêt.
Pourquoi est-ce qu’on ne dit pas juste « forêt » alors ? Bonne question. Si vous vous la posiez aussi, on est sur la même longueur d’onde et je vous enjoins à m’écrire car on va bien s’entendre ! Eh bien, si on ne dit pas juste « forêt », c’est parce qu’un puits de carbone est une forêt exploitée de manière à maintenir le taux de CO2 capté dans l’atmosphère à son optimum. Contrôlée et certifiée par le Mécanisme de Développement Propre (MDP) crée dans le sillage du protocole de Kyoto, la forêt se voit attribué des « crédits carbone » qu’elle peut revendre aux pays pollueurs signataire du protocole. Ainsi le pays se développe et produit de l’air pur.
Nous pouvons débattre de l’opportunité à favoriser la concentration des industries dans les pays riches et émergents, alors que le Congo doit nettoyer nos crasses en prenant soin de ne pas trop en produire soi-même. Mais en attendant, le problème est plus pragmatique. D’une part, l’Union Européenne a interdit pas la vente des crédits carbone produit au Congo (si Olivier me lit, je lui saurai gré de me ré-expliquer pourquoi), d’autre part personne ne veut investir dans un pays comme le Congo. Allez savoir…
Voilà ce qu’est un puits de carbone. Dans le cas du projet Ibi, il devrait compter 8 millions d’arbres d’ici 2009. Si vous êtes en Belgique, vous pouvez d’ailleurs parrainer un arbre en envoyant « IBI » au 3545.
Mignonne actualise son blog – 3
April 14, 2007
Leçon à l’usage des tous numéro 1. La ponctualité, mère de toutes les vertus congolaises
Petite fille de militaire de carrière et donc ayant grandi dans une famille pour laquelle être 5 minutes en retard est largement plus grave que de péter à table. Chez nous, l’heure c’est l’heure, avant l’heure, c’est pas l’heure et après l’heure c’est plus l’heure (ceci dit, péter à table c’est pas terrible, non plus). J’avais donc le meilleur potentiel pour devenir une psychorigide des horaires. Comme Durkheim n’a pas toujours tort quand il parle de la prédestination sociale, je suis devenue ce à quoi la société me prédestinait, à savoir, une psychorigide des horaires.
Pendant ce temps, dans le troisième plus grand pays d’Afrique, ignorant tout de moi comme moi tout d’eux, une population de 60 millions d’habitants regardait en riant notre civilisation pressée et disait en choeur : « En Europe vous avez l’heure mais jamais le temps » ou encore : « Vous avez des montres, nous avons le temps ».
J’aurais bien invité Samuel Huntington à ma découverte, en tant que jeune entrepreneuse, de l’Afrique pour qu’il puisse illustrer « The Clash of Civilisation ». Mais bon, j’ai oublié.
La première personne qui m’a répondu ici, à la question « à quelle heure arrive l’avion » par « 15h – 14h », je l’ai regardé comme s’il était retardé, sourd ou non francophone. Alors, j’ai reposé la question en articulant mieux (dans mon esprit d’Européenne, le type n’avait sûrement pas compris ma phrase): « Papa, l’avion, à quelle heure, il arrive ». J’ai obtenu la même réponse du type mais cette fois, c’est lui qui me regardait comme si j’étais retardée, sourde ou non francophone. Je l’ignorais encore mais cette mini conversation d’aéroport laissait présager un bon potentiel, dans mon chef, de bon nombre de crises proche de l’épilepsie mentale et dans le leur, d’immenses fous rire généralisés.
J’ai du mal à choisir dans ma hotte à blague, les meilleures illustrations du clash temporel, mais y en a une qui est certainement très bonne.
Un matin vers 8h30, que j’étais d’une humeur de chien, je me rends à l’immeuble de la RTC, radio-télévision congolaise, pour faire la demande de nos autorisations de tournage. A l’entrée du site, il confisque téléphone portable (parce que c’est un lieu stratégique – ok, je ne vois pas le rapport), et papier d’identité, histoire de nous mettre en confiance et en échange de quoi, on me donne un ticket. Après avoir monté un escalier en plain air et traversé une esplanade, je m’adresse à l’accueil de l’immeuble où traînent 5 flics qui me prennent mon ticket en me demandant d’en retenir le numéro. Ils me disent aussi que pour les autorisations de tournage, c’est au 18ème et que je dois prendre l’ascenseur.
Il y en a quatre. Docile, j’appuie sur le bouton de l’un des ascenseurs, puis de l’autre. Ça ne prend pas longtemps pour que je réalise que ces boutons n’appellent rien. Ayant pas du tout envie de retourner chez les flics (pour rappel, policier et voyou en Lingala, c’est le même mot, et c’est pas pour rien), j’attends que ça se passe. 3 minutes plus tard passe un type qui, visiblement ayant l’habitude, frappe à la porte d’un des quatre ascenseur. D’ou un « J’arrive » sort. J’hallucine mais je fais semblant de rien. Un type est assis dans l’ascenseur et me demande pourquoi je suis là. Je réponds 18ème, autorisation de tournage. Quand il appuie sur le 15ème, je lui répète. « à l’accueil, on m’a dit 18ème ». Le type me rétorque d’un ton qui n’attend pas de commentaire : « hé, je connais mon métier madame ». Arrivés au 15ème, le groom (où je ne sais pas quel terme utiliser pour ce type assis dans l’ascenseur rempli de conscience professionnelle) bloque l’ascenseur et me dit suivez-moi. Un peu flippée mais n’ayant pas vraiment le choix, je le suis sur trois étage d’escalier sans lumière et pleins d’ordures. Vous y êtes me dit-il, dernier bureau à droite. Je rentre dans le dernier bureau à droite et j’explique au fonctionnaire que j’ai besoin de deux autorisation de tournage.
- Vous avez les photocopies des passeports ?
- Non, mais les passeports, ça je les ai. Dis-je fièrement
- Bon bein, on va aller faire des photocopies à la salle des archives.
Je rappelle pour le lecteur dissipé et/ou qui saute le ligne pour avoir la chute que nous sommes dans l’immeuble officiel de la télévision officielle du troisième plus grand pays d’Afrique. Pour info aussi, les autorisations de tournage vont nous coûter 1000 dollars (soit le prix de minimum un an de salaire d’un réparateur d’ascenseur congolais + une bonne photocopieuse couleur Canon pour le 18ème mais bon)
Accompagnée du fonctionnaire, fatiguée rien qu’à l’idée, je me dirige à nouveau vers les ascenseurs. Même rituel, on frappe, l’ascenseur s’ouvre, on s’arrête au 5ème et on descend jusqu’au troisième. Au troisième, y a l’électricité ! miracle ! et une photocopieuse manuelle. On remonte par le 5ème puis le 15ème pour retourner dans le bureau remplir les formulaires. Tout est en ordre. Quel bonheur. Je veux payer et me casser (pour revenir le lendemain chercher les documents signés) mais le problème est que la dame qui fait les reçus pour l’argent n’est pas encore arrivée. Il est 10h15, ça fait une heure trois-quarts que je suis dans l’immeuble. Après demandé confirmation que lui ne peut pas faire les reçus lui-même et avoir forcer le type à lui téléphoner pour vérifier qu’elle est en chemin, je m’assois donc pour attendre que la-mama-qui-délivre-les-reçus. A 10h45 (2h15 dans l’immeuble au compteur et mon humeur de chien ne s’étant pas amélioré), elle n’est toujours pas là, je me dirige vers les ascenseurs, poursuivie par le type et hurlant que je revendrai demain. A ce moment précis, un grosse dame en boubou « non à l’impunité des violence aux femmes » édition vintage sort et se dirige très très lentement vers le bureau. C’est la dame-aux-réçu, elle a plus de 2 heures de retard! Je la suis. Je m’assois. Elle fait comme si je n’existais pas. Elle installe son pic-nic en ligne derrière elle très consciencieusement : 2 cervelas, 3 petits pains et 2 sucrés. Ensuite, comme si le monde dépendait de la propreté de son bureau, elle sort de son sac des mouchoir et le frotte sans en oublier un cm carré. Là je me dis que c’est bon et je retente de lui adresser la parole. Toujours sans me regarder, elle se leve, joints ses mains et dit :« merci seigneur pour le trajet en sécurité, merci pour la nourriture, merci pour blablala ». Après ces 350 secondes de prière, elle s’assoie et me regarde en disant : « oui ? ». A cet instant, elle aurait aussi pu remercier le seigneur que les riot gun ne soit pas en vente libre dans ce pays. Trouver son carnet de reçu, trouver son bic, rédiger avec des belles lettres scolaires….. Grrrrrr. 15 minutes plus tard, je tremblais de rage quand je suis sortie de l’ascenseur et que j’ai tenté de récupérer mon ticket. Les flics me le tendent en me disant comme dans 100% des cas : « un sucré !?». Arrachant mon ticket, je leur réponds :« Quoi un sucré ? j’ai l’air d’un frigo ? »
La bonne nouvelle de l’histoire c’est que le lendemain, les autorisations n’étaient pas prêtes. L’autre bonne nouvelle de l’histoire, c’est que les autorisations de tournage ne sont valables qu’un mois, j’étais bonne pour revenir 30 jours plus tard !
Enfant quand mon père tentait de m’expliquer ce qu’était que le vide temporelle et de matière du trou noir, je ne comprenais pas bien. En réalité, et avis aux chercheurs, j’ai pigé ce matin là, que si je ne sais toujours pas pour celui de la matière, j’ai trouvé l’expression du vide temporel, il se situe exactement au 18ème étage de l’immeuble de le RTC à Kinshasa.
Trentième jour de tournage
April 14, 2007
L’Agence Nationale des Renseignements – ANR – a été crée par Laurent-Désiré Kabila au lendemain de son arrivée au pouvoir. Infiltrée dans tout le pays, il n’est pas possible de se déplacer sans qu’ils n’en soient au courant. Comme la plupart des organes publiques Congolais, l’ANR a ceci de pratique qu’ils peuvent user de leur pouvoir pour raquetter la population avec la quasi-bénédiction de l’Etat. Ceci évite au gouvernement de devoir payer ses serviteurs, tout en les ralliant à sa cause, celle du non droit.
A l’aéroport de Kikwit, j’ai connu mon premier démêlé du séjour avec un agent de l’ANR alors que je foulais un parterre de gazon où était perché un drapeau. Un type à l’air anodin – fallait s’en méfier ce sont les pires – m’interpelle de la main. Innocemment, je le salue à mon tour d’un signe de main et continue ma lecture de Fédor. Moins d’une minute plus tard, une femme vient vers moi et me dit qu’un l’ANR veut me voir. Un rien exaspéré par l’autoritarisme mesquin des fonctionnaire congolais, je refuse de m’y rendre sans convocation écrite. Décontenancée, la femme quitte le parterre. Une nouvelle minute passe, l’homme anodin revient et m’invite dans son bureau en me montrant sa carte de service. Las, mais un peu curieux tout de même, je le suis.
Il s’assied, je reste debout. Il me toise en silence pendant une minute avant de m’expliquer qu’en marchant si près du drapeau, j’étais coupable de sabotage. A mon air étonné, il ajoute « oui Monsieur le blanc, vous êtes un saboteur de l’Etat. » Il recommence à me fixer avec une tête de circonstance. Amusé, je m’excuse d’avoir trahi la nation et ajoute qu’il aurait été plus simple de mettre un petit panneau « défense de marcher sur la pelouse ». Il me répond que tout le monde sait qu’il est interdit d’attaquer les symboles du pays, sauf les touristes comme moi.
Je me tire avec un avertissement et une demande d’argent que je n’honorerais pas. En buvant un dernier verre avec le père Henri, dont nous avons terminé le film hier en même temps que celui sur Memisa (et de six, et de sept), l’homme anodin glissera dans l’oreille de Jah-Man de prendre garde, il trinque avec un saboteur…
Vingt-neuvième jour de tournage
April 14, 2007
Le centre Mama Mawete de Kikwit est une des nombreuses maternités soutenues en matériel par Memisa. Le batiment des sanitaires arbore d’ailleurs le logo vert et blanc de l’ONG. C’est ici que Matthieu et moi avons assisté à notre premier accouchement dans des circonstances peu banales.
Au-delà de la chaleur infernale dans laquelle accouchait cette fille-mère, il y a eu quelques problèmes médicaux. Le bébé n’a pas respiré pendant les deux premières minutes. Pendant que les infirmières pratiquaient sur l’enfant un massage cardiaque qui prenait des allures de rééducation kinesithérapique, un individu avec quelques notions de bases de médecine a pris l’initiative de commenter l’événement pour le plaisir de nos futurs téléspectateurs.
« Donc le bébé n’est pas bien sorti, comme vous le constatez, et si les infirmières ne parviennent pas à le faire crier dans les 3 minutes, il mourra. Alors à présent elle vont le taper (les infirmières donnent des énergiques fessées), maintenant il crie, ça c’est bien mais il ne crie pas assez fort, il faudrait le taper plus… »
Trop effarés pour intervenir, nous avons laissé continuer cette logorrhée jusqu’à ce que l’enfant soit hors de danger. Avant de quitter la salle d’accouchement, nous saluons Abigaïl, désormais mère d’une adorable petite fille. Comme seule réponse, elle nous demandera de l’argent.
Vingt-huitième jour de tournage
April 14, 2007
La rivière Kasaï longe Ipamu, ou plus précisémet Mangaï, petite bourgade situé à vingt minutes d’Ipamu. A cet endroit la rivière est large de 500 mètres. C’est très beau et on y parle le Kikongo.
Le Père Delaere, fondateur de la mission d’Ipamu, a également contribué à faire du Kikongo la langue vernaculaire du Bandunu, la province immédiatement à l’est de Kinshasa. Le kikongo est originellement la langue parlée par l’ethnie Kongo – qui d’ailleurs a donné son nom au pays – implantée dans le Bas-Congo, province immédiatement à l’Ouest de Kinshasa. La décision d’imposer le Kikongo est imputable à l’Eglise, qui avait compris qu’il était impossible d’évangéliser dans le demi millier de dialects que compte le Congo. C’est donc les missionnaires eux mêmes qui ont
Dans un article que m’ont prété les jésuites, le Père Deleare reconnaissaient cette absurdité enseigner une langues que lui même ne connaissait pas.à des jeunes colonisés qui ne la comprenait pas.
Ça a plus ou moins fonctioné. Le Kikongo du Bandundu résulte de tous ces mélanges avec les langes locales, eux-mêmes systématisés par la rigueur académiciennes des missionnaires européens, travestis par l’influence du lingala et l’argot des jeunes. Cette lange n’a plus grand chose à voir avec le Kikongo originel. On l’appelle l’ « Ikele-ve », ce qui signifie « ça n’exisite pas ».
Vingt-septième jour de tournage
April 14, 2007
La mission d’Ipamu est située à 240 kilomètres de Kikwit. Normalement le voyage prend une journée entière, mais Moïse s’est révélé ce jour-là être le meilleur coureur tout terrain du Congo. A tel point qu’aujourd’hui j’envisage de former avec lui une équipe pour le Paris-Dakar. Nous avons donc rejoint Imapu en 5 heures.
Fondé en 1929, la mission d’Ipamu compte un hôpital, une congrégation de soeurs de Saint-François de Sales qui font le meilleur café du Congo et un poste de télévision qui diffuse les matchs de la Champions League en fonction de l’humeur du propriétaire du groupe électrogène qui pourvoit le précieux courant nécessaire aux divertissement des Ipamiens. Comme la chrétienté, le football unit et divise les hommes.
Matthieu et moi nous sommes très vite lié d’amitié avec le docteur Noël, le médecin directeur de l’hôpital. Ce kinois de trente ans a choisi de venir exercer son métier pendant trois ans pour dix dollars par mois. Il espère pouvoir ensuite postuler pour une spécialisation en chirurgie en Europe. Loin de Kinshasa, de sa femme et de son fils qu’il ne verra pas pendant ces trois ans, Noël se sent aussi perdu que nous si loin de sa ville. Noel nous accueille avec une gentillesse discrète et quelques remarques amusees sur sa situation de rat des villes parmi les rats des champs.
C’est donc avec un nouvel ami que nous nous sommes assis sur la terrasse de la cure d’Ipamu pour disputer une partie de poker et déguster quelques bières. Non loin de là, le match Milan – Bayern avait attiré plus de 200 gamins.
Peu absorbés par le match, Matthieu, Noël et Berty (le directeur comptable de Memisa) étaient consciencieusement occupés à me ramasser aux cartes. Soudain le propriétaire du groupe cité ci-dessus, probablement contrarié de la tournure que prenait la partie, a coupé le courant. Le public s’est alors mis à hurler sa rage pendant que nous allumions les lampes à pétrole pour continuer notre partie. L’effet immédiat : Ipamu, comme la France avant elle, s’est converti au World Poker Tour, Patrick Bruel en moins.
Dans l’obscurité, deux cents enfants se sont attroupé autour de nous et ont assisté bouches bées à ma fulgurante victoire, le temps d’une main heureuse. Après quoi Noël a repris le dessus.
Au fait, qui a gagné Milan-Bayern?
Vingt-sixième jour de tournage
April 7, 2007
L’ingénieur Benjamin Kasongo est le responsable de Memisa à Kikwit. A partir d’aujourd’hui et jusqu’à jeudi, c’est lui qui nous prend en charge pour la suite du tournage. Il impressionne par sa masse et son visage cicatrisé. Il égaie par ses mauvaises blagues et son rire tonitruant. Il rassure enfin par sa sérénité, son ton amical et surtout parce qu’il est de notre côté et qu’il est très fort.
L’ingénieur fait partie de ces grands du bout du monde, de ces personnes qui apparaissent comme des personnes extraordinaires au premier coup d’oeil. Cette catégorie-là, il les a caractérisé sans le savoir lorsque nous parlions des politiciens de ce pays et de leur âpreté au pouvoir. « C’est quand même fou, s’était-il étonné en riant, ces hommes-là préfèreraient que le monde croule, pourvu que ce soit en leur présence. Alors que nous, le commun des mortels, on essaie tous les jours de faire que les choses se passent bien. »
L’ingénieur est toujours accompagné de Moïse, le chauffeur officiel de Memisa Kikwit. Si sa propension au rire est égale à celle de son patron, c’est sur la route que Moïse a bâti sa réputation. L’ingénieur assure qu’on aura l’occasion de s’en rendre compte, puisque nous partons le lendemain pour Ipamu, une mission situé à 300 kilomètres de Kikwit.
En attendant, Moïse nous a mené à l’hôpital général de Kikwit pour la suite du tournage. Excédés par les visites d’hôpitaux, Matthieu et moi serrions les dents quand a eu lieu sous nos yeux une rencontre biblique :
- Moïse ! s’écrie un infirmier
- Abraham ! répond Moïse
- Alors vieux piéton de la mer Rouge, comment ça va ?
- Et toi ? comment va ta multitude, plus nombreuse que les étoiles aux ciel ?
Les deux amis s’esclaffent. Amusés, Matthieu et moi nous approchons lorsque Moïse me saisit par l’épaule et pointe un doit vers mon visage mal rasé et mes cheveux en battaille : « Abraham, tu connais Jésus ? »
Vingt-cinquième jour de tournage
April 7, 2007
Les pères de Scheut sont des missionnaires réputés pour leur connaissance du Congo profond. Depuis avant la colonisation, ils ont cartographié, bâti, planifié, enseigné, et se sont imposé comme les plus grands baroudeurs du Congo.
Le père Henri, lui, est jésuite. Moins intellectuel que la moyenne de ses compagnons, il a depuis peu relevé le défi de faire disparaître la drépanocytose de Kikwit. Cette maladie génétique héréditaire est caractérisée par une falsifomation des hémoglobines qui prennent la forme d’une faucille, d’une banane ou d’un S. Si les deux parents portent en eux le gène AS, ils sont dits porteurs sains. Mais l’enfant issu d’une union de parents AS a statistiquement une chance sur quatre de devenir siklanémique, anémique SS ou encore drépanocytaire. On souffre des os, des poumons et surtout d’une anémie permanente.
Cette maladie n’est pas guérissable. On peut en limiter les effets avec un traitement à 11 dollars par mois, mais cela représente plus que le revenu du ménage moyen. Seule la prévention peut résoudre le problème à terme. C’est pour cette raison que le père Henri a entrepris depuis quatre mois une campagne de sensibilisation à la maladie et pour le dépistage des porteurs sains et des malades.
Le dernier coup de campagne avant le début du dépistage consistait en un concert de conscientisation peu banal. Perchés à l’arrière du pick-up du père Henri, quatre rappeurs armés de mégaphones ont scandé, a capella, les méfaits de la drépanocytose. Ponctuant leur flow de concepts médicaux et de jargon latin, ils lançaient des feuillets à la foule en délire qui suivait le camion.
En quatre mois de campagne et avec 5000 euros de budget, le père peut prouver avoir touché plus de 250 mille personnes, confinant à 100% de la population sexuellement active de Kikwit.
Vingt-quatrième jour de tournage
April 7, 2007
Le samedi 31 avril, c’est la fête de la canne blanche à travers le monde entier. Pour fêter cet événement, les aveugles du centre « Bo-ta-mona » (« ils verront ») ont organisé une célébration en présence de l’évêque de Kikwit, Monseigneur Marie Edouard Mununu Kasiala. Très digne, l’évêque est arrivé avec plus d’une heure de retard pour cause d’oubli.
Quant aux Kikwitois, ils éprouvent des difficultés à prononcer mon nom. Ils m’ont donc baptisés Chick, Shouk, Jack, Jeuk, ou encore Steutch. Les Kivutiens, eux, m’avaient baptisé « Tshirimwami Bisimwa », ce qui traduit littéralement signifie « Conseiller du Roi, Aimé de tous ».
Kikwit 0 – Kivu 1.
Mignonne actualise son blog – 2
April 7, 2007
Etre une femme au Congo : Leçon 2 : se marier ou se marier absolument
Si on m’avait dit que je me marierais au Congo, jamais je ne l’aurais cru. Et pourtant, que mon aimé – j’en profite pour le saluer comme à l’école de fan ; « bonjour mon chéri » – me pardonne cet infidélité odieuse, j’ai craqué à Lubumbashi sur un marché devant un vieux marchant lushois (par ailleurs, qui louchait pas, faut tout de même lui rendre justice) un peu insistant qui m’expliquait qu’il était fauché.
Je l’avoue, j’y pensais depuis longtemps, ayant 6 semaines seules à Kin, une dizaine de courses-poursuites à semer des Libanais, plusieurs approches très directes et libidineuses d’ONUsiens et 250 demandes en mariage congolaises à mon actif. Attention, ne déduisez pas de ces lignes que je me crois irrésistible, loin s’en faut. Il y a une explication parfaitement rationnelle à mon succès :
1. Les Libanais, c’est des Libanais, ça se passe d’explication. Ils sont nombreux à Kin, et comme partout dans le monde, un Libanais se définit par sa propension à la drague bon marché. Je soulignerai tout de même deux événements majeurs, la fois où un certain Hussein (vraisemblablement un de ceux qui ressemblent aux spectateurs de roland garos au ralentis quand je fais des longueurs dans la piscine de l’Elaïs), qui ayant découvert que je créchait à l’Ambassade de l’Ordre de Malte sous le haut chaperonnage bienveillant de Geoffroy, a déposé à notre délicieux portier, Odon, un mot « appelle-moi » avec son numéro de téléphone. Quand Odon m’a donné le papier, j’ai rigolé et jamais rappelé. J’ai moins rigolé quand deux jours plus tard, Odon m’a dit d’un air terrifié: « S’il vous plaît, rappelez Monsieur Hussein, il dit que je ne vous ai pas donné le mot ». Poursuivre la seule blanche du quartier, c’est bien mais pas top. Terroriser le portier le plus gentil du pays, c’est s’attirer les foudres de la seule blanche du quartier – garantis sur facture. J’ai retrouvé le lascar et aujourd’hui les poulettes peuvent nager tranquilles, il recommencera plus ! C’est toujours un torticoleux de moins. Autre histoire à signaler, celle du coiffeur de la galerie Hasson Frère près de la gare. Imaginez, à quoi peut ressembler un coiffeur qui a un balayage blond sur cheveux noirs, qui est juif, originaire du Liban et a toujours vécu au Congo. Ce cumulard qui répond au nom de David, marié par ailleurs, m’a suivie sur 2 km et demi de boulevard pour obtenir mon numéro de téléphone (doux mélange entre le style congolais et libanais) ….et n’a jamais rappelé (probablement à cause du prix de l’unité vodacom – désolée pour la blagues antisémites de base, mais elle était trop tentante et que je m’accorde– et ce à titre unilatéral je l’avoue – à titre d’ancienne de l’université hébraïque de Jérusalem).
2. Les ONUsiens ont autant d’excuses que les Libanais. En effet, suites aux excès de moeurs des soldats entre autres marocains de la force MONUC (demander à Chuck si vous voulez des explications sur la monuc, moi je suis juste spécialiste en histoire sordide, pas en politique internationale), il y a quelques années, il paraît, on ne disait plus en langage congolais : « les filles tapines » mais bien « elles vont à Rabat ». Un autre exemple bien glauque des abus des membres de la monuc que m’a raconté un ami digne de foi, qui jure l’avoir vu de ses yeux; il a croisé officiers Onusien dans un centre médical militaire vers midi avec deux filles ostentatoirement très jeune, qui attendaient impatiemment les résultats de leur test du SIDA avant de passer l’après-midi avec elles.
Après avoir réalisé les faits, dans la honte collective, la Monuc a mis en place une commission d’enquête moeurs. Ce sont les mesures prises par cette commission qui sont responsables de l’état libidineux des ONUsien que j’ai croisé. Actuellement, ceux-ci sont interdits d’entrer dans les établissements réputés « à filles », soit les 3 quarts de ceux que compte Kin ; Interdit de sortir en voiture UN après minuit, mais surtout ; interdits d’avoir des contacts, comment dirais-je pour ne pas choquer votre cousine Justine, « intimes » avec des bénéficiaires sans en avoir averti par écrit leur supérieur. Même si je ne peux pas me prévaloir de mon expérience en la matière, j’imagine tout de même que c’est relativement limitatif, surtout dans ces moment-là. Bref, ce « règlement moeurs » de l’ONU d’une part, et mon allure très visible de non-bénéficiaire donc de consommation non prohibée (pas reconnaissable à la couleur, Kin compte de nombreuses noires albinos, mais à ma manière très peu gracieuse de danser le mambolo) explique que l’autre jour, à l’Ibiza bar, un Onusien vraiment très très dégoûtant a essayé de me lécher le cou. Et oui, le Congo apporte chaque jour son lot de surprise.
3. Les Congolais ont plus d’excuses que les Libanais et les Onusiens réunis : m’épouser, c’est choper un visa. Quand on vit à Kin depuis 6 semaines, on comprend qu’ils essayent ; sur un malentendu, ça peut toujours marcher.
Alors, après avoir résisté à tous les assauts, pourquoi avoir craqué sur un marché à Lubumbashi me direz-vous ? La réponse n’est pas à chercher dans une quelconque défection de mon amour pour mon chéri, ni dans mon envie très légitime de devenir congolaise pour faire de la politique ici et de dès lors, soudainement mieux gagner ma vie qu’en tant que productrice de film sur des ONG mais bien pour avoir le droit de dormir à l’Hôtel du parc avec mon amie d’enfance Alix, dans la même chambre. Je vous repasse le raisonnement par étapes parce qu’il est évident qu’il ne l’est pas. Étape 1. Nous sommes à Lubumbashi à quatre, deux garçons, deux filles, nous logeons à l’Hôtel du Parc, trois chambres sont réservées pour nous et nous avons tous plus de 14 ans. Étape 2. La loi congolaise interdit deux personnes du même sexe de plus de 14 de dormir dans la même chambre. Étape 3. Il est va sans dire qu’il n’est pas question que je partage réellement ma chambre, ni avec Mathieu, ni avec Chuck ; faut quand même pas déconner, dévouée au projet, certes, mais pas sans limite. Etape 4. Interdite de dormir officiellement avec mon amie de 20 ans, pour ne pas susciter les soupçons de la réception de l’hôtel, je me suis me suis parée d’une alliance en cuivre négociée à 1 dollar au marchant en face de l’hôtel (certainement l’alliance la meilleure marchée du marché, Lubumbashi, capitale du cuivre bonjour!).
Fin bon, l’histoire était longue et la chute mauvaise, je vous l’accorde, mais tout cela pour vous dire que depuis que je suis mariée, ma vie au Congo a changée et je ne reprendrai mon statut de célibataire pour rien au monde. Aujourd’hui, en place de tentative de rencards douteux, j’ai droit à des questions sur mes enfants. Ils se portent bien merci. Note pour plus tard, je sais à présent pourquoi les alliances sont en or et non en cuivre, le cuivre ça déteint bleu sur les doigts.
Vingt-troisième jour de tournage
April 7, 2007
Il fait une chaleur épouvantable à Kikwit. Pour bien appuyer cet état de fait qui pousse même les Congolais à fuir le soleil, les jésuites qui nous accueillent nous servent une soupe fumante à chaque repas. Jah-Man, face à nos mines hébétées, nous a proposé une petite sortie pour se détendre et se rafraîchir. Nous acceptons, quoique inquiets de nous retrouver dans l’ambiance de la soirée de la veille…
Il nous avait mené à Washington, du nom du bar parrainé par une des deux grandes bières Congolais : Skol (ou Primus, j’ai oublié). L’autre est Primus (ou Skol). Respectivement brassées par Bracongo et Bralima, ces deux marques se mènent une guerre commerciale sans merci, allant jusqu’à taxer l’autre bière de provoquer l’impuissance ou … la gueule de bois sans l’ébriété.
Primus et Skol parraînent chacun leurs grands musiciens congolais, qui apparaissent en grand sur les affiches et crie plus fort que le voisin dans les bars. Le style en question est le Ndombolo. Il est dit par certains que le Ndombolo est de la mauvaise musique. Je trouve cette critique un peu dure… c’est mauvais, certes, mais ce n’est pas de la musique. J’ajoute que l’Europe produit de la musique toute aussi mauvaise, et qu’il n’y a dans ce paragraphe aucune condescendance par rapport à la musique congolaise en général, seulement le Ndombolo.
C’est donc des baffles saturés du Washington que Werrason, Felix Wazekwa et Koffi Olomide hurlent leur art à vous faire péter les tympans. Nous étions restés au Washington 15 minutes. Quand nous sommes sortis, nous avons aperçu, pile à côté, éructant la même bruit, le bar de la bière concurrente : Bagdad.
Mais ce soir, Jah-Man nous a mené chez Maïsha, où dans un jardin frais et calme, nous avons apprécié une Skol et une Primus…
Mignonne actualise son blog – 1
April 7, 2007
Etre une femme au Congo : Leçon 1 : devenir grosse comme une mama
En tant que bonne occidentale, perpétuellement au régime, je pensais profiter de 3 mois au Congo pour perdre les perfides kilos qui sont venus se stocker sur mes fesses au fils des années. Héhé, ma naïveté dans ce domaine me prouve aujourd’hui que je n’étais vraiment pas préparée à ce voyage. J’ai toujours été choquée de voir des proches partis pour quelques mois dans des missions humanitaires dans ce que l’on appelle dans le langage « politicaly correct », des Pays en Vois de Développement (parce que l’on a plus le droit de parler de pays sous-développés, il paraît que c’est blessant et/ou pas encourageant. Ceci dit, faut-il rappeler que la vérité sort de la bouche des enfants et non des politologues mais c’est un autre débat) rentrer en ayant pris 10 kg. Même si je me gardais bien de leur faire la remarque, j’avais toujours l’impression qu’ils avaient volé toute la bouffe de leurs bénéficiaires, ces chiens galeux ! Mais non non non, et je leur présente aujourd’hui toutes mes confuses. Les PVD, ça fait grossir et pour deux raisons :
1. Les habitants des PVD, faute de prada, mannequins italienne anorexico-suicidaire et autres kate moss ultras cokées, n’ont – et dieu les en préserve – pas encore assimilé qu’être maigre c’est chic et branché. A défaut, pour eux, être gros, c’est être prospère, être en bonne santé, heureux, sexy et autre terme rimant avec riche. Donc, pour les fashonata, pour être chic et branché au Congo, faut être grosse voire très grosse. J’illustrerais ce message en citant ma copine Rachel – une ancienne collègue juive de Chicago hilarante à la fourchette lourde – qui disait : « There is more of me to love ». Ma chérie, vient au Congo, ici, tu ne peux même pas imaginer comme c’est vrai.
2. Ici, tout ce que l’on ingurgite fait grossir. Dans le pool de tête : le foufou (espèce de purée à base de manioc à la base de toute l’alimentation du Congolais qui se respecte, et qui pour une raison étrange – et ça n’engage que moi – sent la transpiration et goûte le pied. Blague à part, j’imagine que les congolais doivent se dire la même chose de notre soupe de poireaux d’occidentaux frileux) ; le poulet (ou chèvre) à la moanbe (si j’ai bien compris, ce dont je doute, préparation à base de la partie solide et qui remonte -paraît-il- de l’huile de palme), banane plantin (banane frite), Cosa cosa (crevette du fleuve Congo) préparé à l’ail ou non, en beignet ou pas, mais toujours dans l’huile, les cuisses de grenouilles (prononcer quisse) qui sont préparés à peu près comme les cosa et enfin les frites pour les meilleures tables. Attention au faux ami : le saca saca (feuille de manioc qui ressemble à des épinards mais sont cuits dans l’huile) qui accompagne, en tant que légume tous les repas. Tout cela est baigné par deux choses : le pili (piment local) et le coca, la boisson nationale.
J’en profite pour ouvrir une parenthèse sur ma difficulté à me procurer du coca light (la base de MON alimentation). La première fois que j’ai demandé du coca light chez un marchand de rue, il m’a regardé d’un air louche et m’a répondu : « Haa, Vraiment, Madame aime ce qui est spécial » en me proposant des cigarettes de chanvre roulées maison. J’ai ensuite compris très vite, que la seule chose à laquelle je n’allais jamais m’habituer au Congo est le fait qu’un mois sur deux, il y a un problème de réapprovisionnement en coca light (jamais le fanta par contre!) et que ce phénomène paranormal se produit toujours en même temps pour TOUS les super marchés (et y en a pleins, merci à nos amis libanais). Pour clore la parenthèse et vous raconter à quel point ma came est difficile à trouver dans ce pays qui fait 60 fois la Belgique et l’ampleur de la déchéance humaine où me mène mon manque. La dernière fois que j’ai fait une crise de civilisation (où j’ai besoin en urgence pour tenir le coup, d’une canette de caco light et de mettre de hauts talons), j’ai visité le Peloustore et le Kin Mark à la recherche d’une vieille cannette oubliée dans un stock. J’arrive à l’Express ou je m’insurge contre le Portugais qui est propriétaire du magasin et qui vend ses maudites son light 3600 francs congolais soit presque 6 dollars au taux du jour (pas que je suis radine, mais j’ai trop honte de m’acheter 33 cl à 6 dollars dans un pays où le salaire moyen en vaut 25). Le portugais, charmant par ailleurs me répondait que c’était une commande spéciale d’un client (à tient un autre confrère en manque), qu’il les avait fait venir par avion de Jobourg, que c’était vraiment pour dépanner parce qu’il ne faisait même pas de marge dessus. A la sortie du magasin, une dame d’un certain age, voire d’un âge certain qui avait assisté à mon cinéma, me coince dans la ruelle et me dit en murmurant : « moi aussi j’en ai besoin, je suis diabétique, y en a à 2 dollars au City Market ». Je le confesse à notre amie Margueritte De Clerck, j’ai pris un air entendu de diabétique comploteur pour ne pas passer pour une pétasse obsessionnelle et j’ai filé au City Market.
Bien sûr, vous répondrez à toutes mes considérations alimentaire waigt watcheuse. Y a le pili et le léopard (expression locale pour parler de la digestion rapide des expats et des traces tachetées qu’elle laisse dans la cuvette, amis de la poésie bonsoir) qui en découle pour te sauver la mise (ou la masse). Hé non, ayant eu l’immense chance d’avoir un père qui nous emmenait presque tous les dimanches au resto chinois de matongue et qui pour occuper ses quatre merveilles désoeuvrées d’avoir achevé de décorer la nappe en papier, les faisaient jouer à la roulette chinoise (jeu inventé par le paternel qui consiste à faire tourner le plateau à sauce et devoir manger une cuillère entière de ce qui s’arrête devant vous), j’ai un estomac en acier inoxydable. Pour celle qui envisage un voyage au Congo et qui n’ont pas un estomac en métal, je ne recommande toute fois pas l’usage du pili comme remède aux surpoids local, les toilettes congolaises n’étant pas exactement identiques à celle de l’Hilton Tel Aviv. Comme on dit en congolais : Papier ? Y en a pas. Planche ? Y en a pas. Chasse d’eau ? Y en a pas.
Dans le prochain numéro : Etre une femme au Congo : Leçon 2 : se marier ou se marier absolument
Vingt-deuxième jour de tournage
April 7, 2007
L’appareil sur lequel nous avons embarqué ce matin est un NOR, marque française qui ne fera pas concurrence à Airbus. En gros, ça ressemble à un container avec deux ailes. Pourtant, nous sommes arrivés vivant à Kikwit.
Chef-lieu de la province du Bandundu, cette ville de cinq cent mille habitant compte une seule rue asphaltée où quelques trous témoignent encore de l’état du pays. A Kikwit, on produit du manioc, d’autres biens agricoles et… une route ! Sa construction a été confiée aux chinois, qui sont apparemment si bien implantés que les enfants nous saluent en nous lançant des « Ni-Hoh » rayonnants.
C’est ici que le Père Henry nous fait découvrir le sujet de notre prochain film : la CDHK, ou coordination diocésaine des handicapés de Kikwit. Son oeuvre est impressionnante, puisqu’il s’occupe à la fois de l’éducation et de l’insertion professionnelle des sourds, des aveugles, des handicapés moteurs, mentaux et des drépanocytaires (vous en faites pas, la drépanocytose sera expliquée dans un prochain post), mais ce n’est pas pour ça qu’il célèbre à Kikwit.
Toujours en shorts et en chemise à fleurs, son air de vacancier à la Jamaïque lui a valu le surnom de « Jah-Man » – traduisez « homme de Dieu ».
Mignonne actualise son blog
April 7, 2007
Chers lecteurs,
Étant pratiquement présidente-fondatrice de la ligue anti-blog, j’écris ici, à titre anonyme.
Si je brade cet après-midi tous mes principes et vous fait part en cet instant de cette petite bafouille, c’est parce qu’il est temps de rendre justice au Congo d’une part et à la gente féminine d’autre part.
En effet, le blog ci-dessus vous donne une vue très subjective du Congo. Alors évidement ça fait pas semblant d’être autre chose… mais quelque part, et à force, c’est agaçant de ne lire qu’un avis sur la question n’est ce pas ? De plus, pour les lectrices féminines, il me semble que ce serait intéressant de vivre, l’espace d’un moment, ce que c’est qu’être une femme blanche au Congo ! (Pour ceux qui ont l’esprit mal tourné, ne vous faites pas d’idées, pour les autres, rassurez-vous, vous ne trouverez rien dans ce texte que vous ne feriez pas lire à votre petite soeur, ni à votre fils, ni même à votre cousine Justine qui est méga catho et que toute la famille soupçonne d’être membre de l’Opus Dei).
Bref, si j’écris ici, c’est pour la cause, et je prie ceux qui me reconnaîtront de ne pas me dénoncer ni de révéler ma véritable identité sinon je serai décriée par ma ligue (ce qui n’est en même temps pas trop grave, parce que je suis actuellement l’unique membre actif). Je signerai « mignonne » pour l’occasion. D’abord parce que retrouver une mignonne au Congo c’est comme chercher une aiguille dans une botte de paille – ou un John en Amérique du Nord – et ensuite parce que j’ai toujours rêvé de dire : « appelez-moi mignonne !»
Vingt-et-unième jour de tournage
April 7, 2007
La Compagnie Sucrière dérive de la production de sucre une certaine quantité d’éthanol. On répartit le produit fini en deux catégories : l’alcool bon goût qu’on emploie pour les spiritueux et les hôpitaux, et l’alcool mauvais goût, dont j’ai oublié l’usage.
C’est au sommet de la tour de la distillerie que nous avons terminé le tournage du film, contemplant les champs de cannes à perte de vue, jusqu’à l’Angola. Et de cinq.
Nous avons ensuite repris la route vers Kinshasa. Quelques kilomètres après le départ, nous avons aperçu un cycliste hors du commun ! Un sac de manioc, probablement destiné à un marché local, était attaché à son porte bagage et le dépassait bien d’une tête. Alors que nous nous demandions par quel miracle le bonhomme parvenait à rouler avec une charge aussi lourde, la monture entraînée par le poids du sac est parti en soleil, projetant le cycliste à deux mètres derrière le sac et la bicyclette.
A l’expression de douleur absolue sur le visage de la victime du vélo, nous nous arrêtons et nous approchons de lui.
- Ca va Papa (ici, on appelle un « monsieur » « papa ») ?
- Non, non ça va pas…
Il soulève alors son pantalon au-dessus du genou, découvrant quelques égratignures où pointent quelques timides taches de sang. « Oh le gros bobo ! me dis-je tout bas, on va faire un gros bisou sur le gros bobo et on continue la promenade… »
Le bonhomme n’avait donc pas grand chose, une de ses plaies que tous ceux qui ont fait les malins à vélo, même avec du manioc, connaissent par coeur. Alix a tout de même eu le bon réflexe de produire un flacon d’isobéthadine pour redonner vigueur à notre homme. Au moment où il se relevait, j’ai tenté de relever le manioc auquel le vélo était toujours accroché. A peine sur ses roues, le poids du sac l’a aussitôt plaqué vers l’arrière, le guidon manquant de m’arracher les dents.
Stupéfait, j’ai regardé le cycliste qui me fixait d’un air narquois. Je ne sais pas ce qu’il pensait tout bas, mais on est quittes.
Vingtième jour de tournage
April 7, 2007
Le lycée de la Compagnie Sucrière est l’école rêvée de tous les petits congolais. Situé dans un cadre idyllique, elle a produit quatre lauréats parmi les meilleurs élèves du pays depuis 15 ans. Dans ce pays où tous les jeunes rêvent de devenir médecins ou enseignants – c’est dire les besoins – ceux de Kwilu-Ngongo deviendront ingénieur agronome, pétrochimiste ou avocat.
Nous avons choisi une classe à filmer au hasard. Et en entrant, nous avons entendu le professeur : « Donc qu’est ce qu’Antoine de Saint-Exupéry essaie de nous dire dans ce passage ? »
A la fin du cours, j’ai été voir le professeur. Je lui ai dit mon goût pour Saint-Exupéry et ma manie de toujours voyager avec un exemplaire de « Terre des Hommes ». Comme cela arrive souvent au Congo, il me demande de le lui laisser. Et comme cela arrive trop souvent au Congo, j’ai refusé. Question de valeur affective.
Ce soir là j’ai fait une rencontre improbable. Le pilote responsable de l’épandage des cannes à sucre s’est assis à notre table au Guest-House. Toute la soirée, ce cinquantenaire buriné nous a conté ses traversées du Sahara pour aller former des pilotes au Tchad, ses pannes moteur, son atterrissage forcé à 300 kilomètres de Ndjamena, ce troisième jour dans le désert où il a été sauvé par des touaregs, ceux-là même que les pilotes de l’armée nationale tchadienne devaient bombarder…
A son accent du midi, je lui ai demandé d’où il venait. « Toulouse » m’a-t-il répondu.
Saint-Ex aussi venait de Toulouse…
En quittant Kwilu, j’ai laissé le « Terre des Hommes » au professeur de français.
Dix-neuvième jour de tournage
March 28, 2007
Après une nuit passé à Kinshasa, nous arrivons à Kwilu-Ngongo en Cesna. Le siège de la Compagnie Sucrière est situé dans la province du Bas-Congo, où la canne à sucre est cultivé sur dix mille hectares.
Nicolas est le directeur agronome de ce appât à la prédation des autorités congolaises, qui lui ont d’ailleurs transféré toutes les devoirs qui leur reviendrait si le pays était normal. Ainsi l’enseignement des enfants, les soins de santé et même l’encadrement de la jeunesse est des sports ont été pris en charge par la société.
En se baladant à travers une plantation, au milieu d’un décor à vous couper le soufflé, Nicolas s’arrête de temps en temps pour nous enseigner les innovations qu’il tente d’apporter pour améliorer le rendement de la terre et de la canne.
« Le problème, nous dit-il, est qu’on épuise la terre. En la labourant, on déterre un écosystème de vers de terre et de bactéries qu’on trouve normalement à 80 cm dans le sous-sol. Sans jachère, on puise toujours dans les mêmes éléments et on finit par la rendre stérile.
« Il faut penser à la terre comme une forêt. Si une forêt est capable de pousser sans l’aide de l’homme, pour quoi un champ ne pourrait-il pas faire la même chose. Donc moins on y touche, mieux on se porte.
« Il faut donc changer les habitudes. Mais comme on ne sait pas ce qui marchera sur cette terre précisément, et qu’en plus c’est difficile de convaincre de changer les habitudes agricoles, il faut procéder par tests »
Pour répondre au problème du labour, Nicolas teste sur un champ la méthode du « zero tillage » – «zéro labour » . Très employée en Amérique du Sud, et particulièrement au Brésil, cette technique consiste à planter les nouvelles lignes de cannes entre les anciennes, laissant la racine de ces dernières pourrir doucement en fortifiant le sol en matière organique.
Il a également mis à l’épreuve la technique de la “coupe en vert”. Plutôt que de ramasser toute la canne une fois celle-ci brûlée (c’est la méthode traditionnelle), on coupe les feuilles qu’on laisse sur place, pourvoyant ainsi un tapis végétal qui non seulement enrichit le sol, mais prévient l’érosion, grand mal dans ce pays, le plus pluvieux du continent.
Mais aujourd’hui il a fait beau et chaud…
Un week-end à Lubumbashi
March 28, 2007
Les combats ont cessé dans la nuit du vendredi au samedi à Kinshasa. Les hommes de Bemba continuent d’être arrêtés et le week-end pourra donc se dérouler normalement dans la capitale.
Pour ma part, je vous offre l’inventaire de notre séjour ici, avec quelques bonus…
- 26 interviews
- 10 heures de rushs
- 1 film tourné
- 6 nuits à 100 dollars par chambre au Park Hotel
- 0 serviettes de bains dans les chambres
- 1 chute de cheval
- 9 Neurofen
- 1 nuit à l’hôpital
- 1 perfusion
- 6 radiographies
- 1 visite de la mine de Luiswishi (8% de la production mondiale de Cobalt)
- 1 match de foot Portugal-Belgique (3-0 pour les portugais)
- 2 vols pour Kinshasa annulés
- 1 vol confirmé
A lundi…
Dix-huitième jour de tournage
March 28, 2007
En appelant Arthur ce matin, les rafales résonnent tellement fort dans le téléphone que j’entends à peine ce qu’il dit. « Tiré toute la nuit… pas fermé l’oeil… ».
Toujours à suivre l’événement de près, nous apprenons que les tirs se sont calmés vers 8 heures du matin, et que les pillages ont continué. Evidemment, les vols vers Kinshasa sont annulés et notre vol est reporté à demain.
Pour s’occuper l’esprit, nous sommes partis tourner quelques plans de coupe dans la ville, où les policiers nous foutent une paix royale. Presque attristés de ne pas avoir à dégainer nos autorisations, nous tournons un dernier plan d’un rond-point lorsqu’un importun nous aborde : « je veux être dans votre film également ». Nous lui répondons qu’il n’y a aucun problème, qu’il lui suffit de traverser le carrefour l’air de rien, et si le plan est bon, nous l’utiliserons. Sentant venir la grande occasion, l’importun met se lunettes de soleils et va se planter devant la caméra, en plein milieu de la circulation. Nous avons assisté, stupéfaits, à notre impassible importun défiant chaque voiture au péril de sa vie pendant plusieurs minutes.
La surprise passé, nous avons retrouvé nos esprits et pris d’un élan de responsabilité, nous avons remballé le matériel et nous sommes rentrés.
Nous décernons la palme à l’importun et vous donnons rendez-vous sur « Jackass » où il a les meilleures chances de passer.
Dix-septième jour de tournage
March 28, 2007
Dix-septième jour de tournage
Voilà. Ça a pété. Les nouvelles nous sont arrivées en début d’après-midi alors que nous terminions le tournage de « Dialogues » (et de quatre).
Sans trop savoir qui des hommes de Bemba ou Kabila ont tiré les premiers, les troupes ont rapidement sorti l’artillerie lourde. Aguerris, menacés et prompts au combat, le millier d’hommes que contrôlait Bemba s’est rapidement emparé de la Gombe, le quartier administratif de Kinshasa qui longe le fleuve sur une distance d’environ 5 kilomètres.
Vers dix-sept heures, heure de Lubumbashi, seize heure à Kin, j’appelle Arthur, notre chauffeur à Kinshasa.
- Arthur ça va ?
- Non, non … non, ça va pas du tout, répond-t-il
- Vous êtes où ?
- A l’ambassade (nous logeons à l’ambassade de l’ordre de malte – ndlr), ça tire de partout. Il y a même une balle perdue qui a cassé le pare brise de la Fiat. Nous nous sommes mis à l’abri et on attend.
Nous suivrons heure par heure, contact par contact l’évolution des affrontements et de l’état de nos amis. Ainsi nous apprendrons que 450 personnes sont terrées à l’école belge, dont les enfants de Jean-Pierre Bemba lui-même, que tous les vols ont été annulés, que les soldats de Bemba se dirigent vers l’aéroport…
Nouvelle conversation avec Arthur, plus tard le soir.
- Oui Chuck, ils sont là ! chuchote-t-il à peine dans le téléphone
- Qui ?
- Les hommes de Bemba, ils se sont installés juste à côté de l’ambassade. Ils ont déjà commencé à piller. D’abord le supermarché, puis les stocks de pétrole… on les a vu aussi se diriger vers le fleuve avec des enfants et des femmes.
Arthur et les autres vont passer la nuit dans l’ambassade…
Seizième jour de tournage
March 28, 2007
Nous déjeunons au KFC – le Kantaga Fried Chicken. L’établissement fait partie d’une chaîne tenue par Nazem, un entrepreneur libanais qui a pris la nationalité congolaise et le nom de Nazem Nazembe. Il s’est récemment porté candidat pour le poste de gouverneur provincial de la région. Grâce à une habile politique consistant à installer des palmiers en plastiques fluorescent dans les rues de Lubumbashi, rien de plus, il s’est acquis une telle popularité qu’il est sorti troisième des urnes.
Le tournage s’est poursuivi avec l’interview d’un peintre très en vogue : le Tintoret. Ce peintre au trait et aux couleurs très africaines traite des sujets qui préoccupent les Congolais aujourd’hui : la polygamie, la fidélité ou encore le SIDA. Un de ses homologues est actuellement exposé au Prado, mais sachez le avant de faire le déplacement, c’est pas le même !
Vous voilà prévenus…
Quinzième jour de tournage
March 28, 2007
Joseph Kabila est présumé originaire du Katanga. Il y possède encore une résidence somptueuse donnant sur une rue aux mesures de sécurité particulières. Interdiction de rouler à plus de 40 km/h, pas de téléphone au volant, pas de klaxon, pas de phares.
Pas de phares… donc les phares sont une atteinte à la sécurité du chef de l’Etat.
Mouais….
Dans la réception du Park Hotel, les toilettes des femmes comptent deux cabinets. L’un est ouvert, l’autre est verrouillé et il faut demander la clé au réceptionniste. Pourquoi ? Parce que les prostitués ont l’habitude de maculer les sanitaires… il faut donc en garder un propre.
Une autre ?
La République démocratique est un des seuls pays au monde où le harcèlement moral est passible de peine de prison. Dans un pays qui compte trop de prisons pour pas assez de criminels, cette loi est parfaitement opportune. Malheureusement pour le législateur, une loi ici est complètement indépendante de son application.
Je vous jure…
Quatorzième jour de tournage
March 28, 2007
Lubumbashi est situé à l’extrême sud-est du pays. Autrefois poumon économique du pays, cette capitale minière produisait dans les années 60 jusqu’à 450 mille tonnes de cuivre par tonnes de cuivre par an. Depuis la fin de la guerre, cette ville far-west connaît une nouvelle ruée vers l’or, ou du cuivre plutôt. A tel point que les projections économiques laissent penser que d’ici 2012, la région pourra produire jusqu’à 1 million de tonnes du précieux minerai.
Georges Forrest est la meilleure incarnation de l’industrie minière du Katanga. Installé depuis trois générations au pays, il a traversé toutes les crises politiques du pays et s’est acquis une réputation d’être un des hommes les plus puissants du pays. Une des plus grandes places de Lubumbashi porte d’ailleurs son nom, et les logos jaunes vifs de sa société sont omniprésents.
Généreux mécène, Monsieur Forrest nous a commandé un film sur l’association qu’il soutient. « Dialogues » est un collectif d’artistes Lushois (oui, oui) qui s’est développé depuis 1997 et qui aujourd’hui produit quelques oeuvres remarquables, souvent politiquement engagées, et toujours digne de figurer dans de grandes galeries d’art contemporain. Vous aurez bientôt la chance d’en savoir plus.
A l’hôtel où nous arrivons, notre regard est frappé par un des points du règlement d’ordre intérieur : « Les personnes du même sexe de plus de quatorze ans ne sont pas autorisées à partager la même chambre. » Nous apprendrons plus tard qu’il s’agit d’une loi fédérale. Puisque nous n’avions réservé que trois chambres pour deux filles et deux garçons, on avait un problème…
Officiellement, Poupouce est devenue Madame de Liedekerke. Officieusement, elle vit en concubinage avec Alix.
Si les autorités du pays me lisent, j’aimerais leur demander de changer cette loi. Pas pour de basses raisons de sexe mais parce que quatre chambres, c’est prohibitif pour nos budgets et qu’il s’agit d’attirer les agents économiques dans votre pays, pas les repousser.
Si mon ambassade me lit, sachez que nous sommes en grand danger…
Treizième jour de tournage
March 28, 2007
RAS.
Nouveau tournage dans des hôpitaux insalubres. Nouvelle sortie sur le fleuve. Sous un soleil de plomb, un ciel et un sable presque blancs, notre dimanche prend des allures d’un roman de Camus.
Petite leçon. Quelques expressions typiquement congolaises, toujours utiles pour mieux comprendre son interlocuteur…
- On fait le pied : on va à pied
- Y’en a ! (tres usité) : indique la présence d’un objet, plat ou situations de fait. Exemples : « La guerre, y’en a ou y’en a pas ? » 2. « Vous avez de la bière ? » « Y’en a ! »
- C’est pas grave : excusez-moi. Généralement pas du tout suivi d’une intention de réparer le dommage causé. Exemple : « Pardon, vous m’avez servi un whisky alors que j’avais commandé une bière » « C’est pas grave… »
- A votre soif ! : « bon appétit » pour la boisson. A ne pas confondre avec « à votre santé », car « à votre soif » ne se dira pas par la personne qui trinque avec vous, mais bien celle qui vous sert.
- Bonne fumée ! : « A votre soif » pour les fumeurs.
Douzième jour de tournage
March 28, 2007
Nous nous levons une nouvelle fois à l’heure où blanchit la campagne. Sauf qu’ici, y’a rien du tout qui blanchit. Sauf nos mines hébétées d’une nouvelle nuit trop courte. La voiture de Memisa nous attends déjà pour un nouveau tournage.
Memisa est une ONG médicale. Elle couvre des domaines comme :
- l’aide d’urgence,
- les maladies spécifiques – maladie du sommeil, malaria, etc… –
- l’assistance à certaines zones de santé et
- quelques projets ponctuels, dont le plus important a eu lieu en 2001.
Le projet Boboto (« paix » en Lingala) avait pour mission d’affréter des barges en matériel médical, éducatif et alimentaire au départ de Kinshasa. La destination de ces barges était l’Oubangui, un affluent du fleuve Congo à la frontière centrafricaine. A l’époque le fleuve n’était pas praticable sur une telle distance, parce qu’il franchissaient les lignes de la rébellion de Jean-Pierre Bemba. Mais avec l’aide de la Monique et d’un appui diplomatique important, les barges de Memisa ont rouvert les communications fluviales.
Le soir, Alix – l’historienne de l’art embauchée pour le tournage du quatorzième jour (donc voir « Quatorizième jour de tournage ») – est arrivée d’Europe. Dans ses bagages, Crime et Châtiment de ce bon Fédor. Dans ce pays où l’on pratique un tel culte de l’impunité, c’est un bien aussi rare qu’un passage pour piétons, des bottes fourrées ou un quotidien international du jour…
Plus tard dans la soirée, nous avons rencontré Sarah. Cette altermondialiste un peu paumée était arrivé sans visa au Congo et se tapait Cubain, un artiste congolais. Au cours de la conversation, elle nous avouera d’un regard désespéré que la relation n’est pas facile : « le plus difficile, c’est les petites différences, comme quand il a pris un bain mousse à l’Omo… »
J’en profite pour rendre hommage à Fédor pour ces bonnes soirées qui s’annoncent.
Onzième jour de tournage
March 17, 2007
Jean-Pierre Bemba ex-rebelle, ex-vice-président du pays, est l’actuel leader de l’Union Nationale, le principal parti de l’opposition du nouvel état démocratique (hum).
Tant pour conserver son importance que pour se prévenir des mauvais coups politiques, très courants dans ce pays, il s’entoure d’une armée d’environ un millier d’hommes. Ces derniers sont réputés être les militaires les plus aguerris et les plus sanguinaires de tous ceux qui se sont battus au Congo ces dernières années.
Aujourd’hui était la date butoir pour la réintégration des hommes de Bemba dans l’armée nationale. Il était probable que Bemba n’allait pas se laisser faire, et beaucoup pensaient que ça prêterait aujourd’hui.
Ben non. Ca a pas pété.
Et nous qui avions prudemment annulé le tournage du jour… on a été obligé de faire une grasse matinée pour rien.
Pour fêter ça on est sortis manger le meilleur poulet du monde à la Halle de la Gombe, qui soit dit en passant diffusera « Congo na biso » le 11 et 13 avril prochain.
Pour ceux qui me lisent au Congo, viendez nombreux !!!
Dixième jour de tournage
March 17, 2007
Il y a 25 000 enfants de la rue à Kinshasa. Souvent rejetés par leurs familles pour des raisons économiques, ils sont accusés d’être des enfants sorciers. Selon moi c’est davantage un prétexte qu’une raison suffisante pour chasser et parfois torturer un enfant.
Illustration : Moïse a passé quelques années dans la rue avant de s’intégrer dans le programme du père Guido. Affecté à l’oreille d’une blessure dont la cause nous restera inconnue, l’organisation l’a envoyé en Italie pour le soigner. A son retour à Kinshasa, sa famille d’accueil en Italie a récolté des fonds pour lui offrir un toit. Ils ont en ont tant ramassé que la communauté a pu acheter une maison pour Moïse.
Le deal est le suivant : la maison appartiendra à l’Organisation jusqu’à la majorité de Moïse dans trois ans, moment auquel elle appartiendra en propre à l’ex-chégué. En attendant, il y habitera avec sa famille. La réunification officielle a eu lieu sous nos yeux.
Le père de Moïse est arrivé au foyer des jeunes où se trouvait son fils. Nous les filmions quand ils se sont assis l’un à côté de l’autre, sans se regarder. L’animateur du centre s’est improvisé journaliste et a commencé l’interview du père…
- Bonjour Monsieur, quelle est la raison pour laquelle vous êtes venu ici ?
- On m’a parlé d’une maison.
L’animateur est resté interdit quelques instants avant de reprendre.
- Mais c’est surtout pour retrouver votre enfant, non ?
- Oui, oui. Mais je voudrais savoir pour qui est la maison ? Et puis qui va payer les soins pour son oreille ?
- Nous en parlerons tout à l’heure, mais parlez-moi de votre fils…
- Il a changé, donc nous pouvons à nouveau l’accepter dans la famille.
- Mais s’il y a de nouveau un problème dans votre famille, allez-vous encore le chasser ?
- Bon, je peux pas dire aujourd’hui…
L’interview a encore continué sans que l’animateur réussisse à tirer quoi que ce soit de constructif du père. Pendant ce temps, Moïse était resté stoïque, le visage fermé.
- Moïse, as-tu quelque chose à dire ?
- Non.
Après les retrouvailles, ils sont partis ensembles. Après que le père Guido ait serré Moïse dans ses bras, ils se sont éloignés côte à côte dans la rue, toujours sans se regarder.
Nous étions stupéfaits. Plus tard le Père Guido nous expliquera que le fait que l’Organisation, puis Moïse, soient les propriétaires de la maison devait agir comme une garantie que sa famille reste avec lui. « Si quelqu’un doit quitter la maison, ce sera la famille, pas Moïse. Vous savez, l’important est qu’un premier contact se rétablisse. Et puis la place d’un enfant est dans sa famille, pas dans la rue. »
Trash, non ?
Neuvième jour de tournage
March 15, 2007
Kinshasa a connu sa plus longue coupure de courant en août 1998. A cette époque le Rwanda avait tenté un coup d’état lors duquel ils s’était emparés d’Inga et avaient privé la capitale d’électricité pendant trois jours.
Ce matin le courant n’était pas revenu, et nous avons ainsi vécu la plus longue panne non volontaire de l’histoire du Congo depuis la création du barrage.
Le Père Guido ressemble un peu à Berlusconi. C’est là la moindre raison pour laquelle nous l’avons baptisé le business-moine. Responsable de l’association OSEPER – Oeuvre de Suivi, d’Education et de Protection des Enfants de la Rue – il a réinséré dans leurs familles et dans la vie professionnelle un millier de chégués de Kinshasa, en même temps qu’il a construit et gère une communauté qui ferait pâlir d’envie quelques beaux hôtels de la ville.
On y vit à l’italienne. Le café est préparé dans la moka, le saucisson et le grana padano se dégustent au déjeuner autour d’un conversation interminable sur ce malheureux Zidane grâce auquel la Squadra Azzura a remporté la dernière coupe du monde.
Le Congo finit toujours par atteindre, même de manière infime, ceux qui y séjournent trop longtemps. Dans le cas du Père Guido, le « mama mia ! » si caractéristique des Italiens est désormais décliné en lingala, donc « mama na ngaï ». L’accent et l’intonation des pouilles sont restés.
Le courant est revenu en début d’après-midi.
Plus tard le soir, nous avons dîné d’un crocodile. En rentrant du restaurant dans les petites rues sombres du centre ville, nous nous sommes soudain retrouvés seuls. De la pénombre a soudain retenti une voix : « Police ! Halte ! »
Trop habitués aux problèmes qu’amènent la police congolaise, nous continuons notre route. La voix insiste en haussant le ton : « vous m’entendez !? arrêtez-vous ! ». Soucieux de ne pas manifester l’adrénaline qui monte, nous maintenons notre pas. Surgit alors du côté opposé à la source de la voix un policier qui nous rattrape à grands pas. Il commence à crier en lingala. Toujours sans nous arrêter, nous tournons la tête pour lui demander ce que nous avons fait, en insistant bien sur notre air étonné. Le policier gagne du terrain…
Nous bifurquons alors dans une rue éclairée, qui donne sur le boulevard du 30 juin, principale artère de Kinshasa. Le policier disparaît aussitôt dans l’ombre.
Pas si mal, ce courant à Kinshasa…
Huitième jour de tournage
March 15, 2007
Le barrage d’Inga, situé dans le Bas-Congo, tire profit du fleuve qui possède le plus grand potentiel hydroélectrique au monde. Il alimente plusieurs voisins du Congo en courant. Pourtant, seulement 6% de la population Congolaise a accès à l’électricité.
La nuit dernière a débuté une panne sur Kinshasa. Dans la cité – comprendre banlieue – on n’a pas du en faire un drame, tant les délestages – comprendre coupure – son habituels. Mais lorsqu’on a la chance comme nous d’être bien logés au coeur de la ville, on s’en aperçoit parce que la clim est coupée.
Comme nous avions pris de l’avance sur les tournages, Matthieu et moi en avons profité pour aller acheter quelques disques, notamment Jean Goubald, l’excellent chanteur de « Bombe anatomique » et Papa Wemba, que nous avions rencontré samedi soir à l’anniversaire de Radio Okapi. C’est dans un minuscule magasin de musique très poussiéreux, du genre qui vend toujours plus de cassettes que de CDs, que la mondialisation nous a frappés de plein fouet…
Après avoir fouillé tous ses tiroirs à la recherche de l’album « Show Me The Way » de Papa Wemba, le vendeur finit par nous tendre un disque qui présente toutes les caractéristiques d’une contrefaçon. Je le lui fait donc remarquer. « C’est pas piraté, s’insurge-t-il, c’est fabriqué en Chine ! »
Pris du dilemme de savoir s’il valait mieux faire plaisir à un milliard de Chinois ou à Papa Wemba, nous avons pris du temps pour réfléchir avant d’acheter l’album.
L’après-midi nous avons terminé le tournage du film pour le Père Sabbe. Et de trois.
Le soir, le courant n’était toujours pas revenu…
Septième jour de tournage
March 15, 2007
Le 8 mars a été célébré au Congo, comme partout ailleurs, la journée internationale de la femme. Pour l’événement, Utexafrica – importante société textile du pays – a présenté un nouveau pagne à la gloire de la femme et de ses nouvelles responsabilités pour l’avenir. Le pagne a connu un grand succès. La date étant passée, les Congolais ont pu reprendre normalement leurs moeurs asymétriques, suscitant l’ire de Poupouce…
Dans les classes de maternelle du Centre Don Bosco, les bambins récitent en coeur : « Papa est le chef de famille, Maman s’occupe de la maison. »
Sur le terrain de foot où s’entraîne l’équipe des filles (c’est déjà exceptionnel), nous voulons interviewer l’entraîneuse. Pas de bol, c’est un entraîneur. Nous lui posons tout de même une question :
- C’est très différent d’entraîner des filles ?
- Oui. Très différent parce qu’elles comprennent beaucoup moins vite…
Bon… Nous avons ensuite filmé une répétition d’une troupe de théâtre qui parodiaient le machisme au Congo : « c’est le 8 mars alors pour fêter la femme nous allons chanter pour elle…
Vous la femme, vous voulez être présidente !
Ce n’est pas mauvais… C’est bien…
Vous la femme, vous voulez faire des affaires !
Ce n’est pas mauvais… C’est bien…
Vous la femme, vous voulez gagner de l’argent !
Ce n’est pas mauvais… C’est bien …
Bonne chance… »
Je voudrais tout de même saluer une personne qui compte parmi les grands hommes du Congo. Maître Viviane Bikuba, à Bukavu, qui se bat pour le droit des femmes dans une région du monde où il est le plus bafoué. Maître Bikuba est une militante des droits humains les plus respectées d’Afrique et pourrait bosser dans les organisations internationales les plus prestigieuses à travers le monde. Pourtant, elle choisit de rester dans une région au bord de la guerre pour faire vivre son association, l’Action pour l’Education au Droit.
Elle nous avait d’ailleurs accueillis lors de notre première venue à Bukavu en avril 2004. Lorsque nous sommes revenus la voir trois mois plus tard, elle rentrait tout juste d’un camp de réfugiés au Burundi, où elle avait été contrainte de fuir à cause de la guerre.
Je précise que la troupe de théâtre tournait l’attitude machiste ambiante en dérision. Tous les Congolais ne pensent pas comme ça…
Parce qu’il n’y a pas que le tournage…
March 12, 2007
Comme c’était dimanche, Poupouce – notre charmante directrice de production – nous a organisé une sortie en bateau sur le fleuve. Pour info, le Stanley Pool à l’entrée de Kinshasa est l’endroit où le fleuve est le plus large. Il est facile de se croire en pleine mer.
C’est dans ce magnifique endroit que nous avons déjeuné sur un banc de sable, accompagnés de Garen, diamantaire arménien et amoureux de Poupouce et d’une ONGiste sino-américaine.
Au loin l’orage s’annonçait à coups d’éclairs et de trombes d’eau à travers lesquels perçait un soleil couchant. Pris d’un élan poétique, nous rêvassions devant l’inquiétante beauté tropicale.
Quand soudain, c’est le drame.
Un coup de vent arrache le parasol qui abritait notre déjeuner, maquant de tuer Garen. Notre table se reverse et le vent qui forcit imprime au fleuve une houle impressionnante.
Il fait soudain froid. Nos deux pilotes paniquent et rassemblent dare-dare les affaires, nous pressant de monter dans le bateau. La pluie commence à tomber alors que nous grimpons dans la petite coque que les marins poussent déjà vers le large. Frigorifiés, nous constatons que le vent ramène le bateau vers le banc de sable. Trempés pour trempés, nous sautons alors à l’eau pour aider à mener le bateau vers des eaux plus profondes où nous pourrons démarrer le moteur.
Puis les vagues deviennent tellement fortes que le capitaine ordonne de laisser le bateau sur le banc de sable, en attendant que la tempête se calme. Pour éviter le froid et la pluie qui nous fouette violemment le visage, nous nous immergeons dans le fleuve, bien plus chaud.
L’attente commence et le moral reste bon, malgré une sourde angoisse d’un soleil couchant qui pourrait nous interdire un retour à la ville avant le lendemain. Trois quarts d’heure plus tard, le vent tombe suffisamment pour retenter un départ. Après trois essais de démarrage infructueux, nous réussissons finalement à quitter le banc de sable.
Mais un peu plus loin, le vent nous propulse vers un nouveau banc de sable. Tout semble perdu…
Arrive alors un gros hors bord providentiel. Le capitaine à l’air sympathique nous invite à bord, expliquant que notre navire ainsi allégé de notre poids pourra démarrer en eaux moins profondes. Les deux navires sauvés, nous arrivons sains et saufs à Kinshasa.
En reposant le pied sur la terre ferme, l’agent de l’immigration affecté au Yacht Club m’a menacé d’arrestation si je ne lui donnais pas d’argent…
Sixième jour de tournage
March 12, 2007
Dans la commune très populaire de Masina, le Père Albert Sabbe et la Communauté des frères Salésiens ont ouvert depuis trois ans un centre qui a connu un succès immédiat auprès de la population. Chaque matin, mille enfants du quartier reçoivent un enseignement qui leur laisse bon espoir de devenir un jour les élites du pays. Chaque après midi le centre accueille de nombreux sportifs de tous ages – j’ai oublié combien – dont l’équipe nationale féminine de volley et deux équipes de foot en première division. C’est l’objet du film du jour.
Nous interviewons donc le Père Sabbe. Tout se passe sans problème quand soudain, dans l’église du centre, résonnent des chants tellement faux qu’on en sursaute. Matthieu – l’ingénieur du son – arrache son casque, assourdi par le bruit et épouvantés, nous lançons un air interrogatif au père Sabbe. Il baisse la tête. « C’est la chorale, ils essaient d’imiter du chant grégorien… »
Par respect pour la chorale du Père Sabbe, je ne commente pas. Nous avons toutefois enregistré des chants locaux de la même chorale. C’est beau à vous couper le souffle.
Cinquième jour de tournage
March 12, 2007
Nous avons terminé le tournage du film sur l’Espace Masolo. Et de deux.
Les Congolais ont le sens de la dérision. Petite leçon en trois points.
Primo. Quand on demande à un Congolais s’il va bien, il répond « ça ira un jour » ou « ça va un peu ». Si vous avez l’idée de demander pourquoi ça va seulement « un peu », votre interlocuteur vous répondra « c’est l’Afrique … »
Secundo. Si le SIDA est un mal bien connu dans ce pays, il ne faudra pas nécessairement prendre le terme dans son sens médical Il peut s’agir du « Salaire Insignifiant et Difficilement Acquis » qui frappe la vaste majorité de la population et entraîne des complications comme la corruption, les enfants des rues et l’émigration.
Tertio. Pour rester précis dans les termes, le SIDA – pris dans son sens classique – est devenu la LOPEMA, LOngue et PEnible Maladie.
Mais le dernier coup de maître en dérision congolaise mérite une plus longue introduction.
Radio Okapi est depuis sa naissance la meilleure source d’informations et de musique du pays. Pour célébrer cet anniversaire, la MONUC – Mission de l’ONU au Congo, prononcer Monique en congolais – a organisé un concert événement avec quelques grandes stars du pays. Nous savions tous que célébrissime Papa Wemba était prévu, et nous nous sommes donc retrouvés avec quelques amis à la Halle de la Gombé où se déroulait l’événement.
A mon grand bonheur, j’ai retrouvé beaucoup de connaissances. Parmi eux contaient Hubert Mahela, le responsable de l’Espace Masolo, Arnaud Zajtmann, journaliste à la BBC et William Swing, le numéro un de la MONUC et invité d’honneur de la soirée. Cette Américain de 72 ans, dont le trait le plus caractéristique est son accent américain à couper au couteau, a acquis une notoriété à la mesure son rôle ici.
Après la performance formidable de Papa Wemba, censée clôturer le concert, les animateurs ont annoncée la surprise : Koko Souing.
Bon j’explique. Koko Souing est un jeune étudiant des beaux arts de Kinshasa qui vient d’être propulsé au rang de superstar au Congo grâce à son tube parodiant Wiliam Swing – Koko signifiant grand père. C’est ainsi que Koko Souing à chanté pour William dans une finale… ahhhh ! J’en dis pas plus, vous trouverez le tube sur http://www.dizolele.com/wp-content/uploads/Coco%20Swing.wma. Et en prime, les photos des deux Swing dans un excellent article sur http://news.bbc.co.uk/2/hi/africa/6177739.stm écrit par Arnaud Zaijtmann.
Vive l’extraordinaire humour congolais !
Quatrième jour de tournage
March 11, 2007
La fin du tournage du film pour le docteur de Clerk a été fêté à en fin de matinée avec moulte jus de fruits et « sucrés », c’est à dire du Coca. Et de un !
A un certain moment lorsque le soleil se couche sur Kinshasa, l’orientation des rayons frappe cette ville poubelle d’une lumière telle qu’elle redevient, un instant, Kin la belle. Ainsi une 4L rouillée dont le nez – pas le capot mais le nez tout entier – a été arraché pour servir de toit prend soudain des allures de Colisée. Et tout ce qui est foutu, tout ce qui pue, tout ce qui est dégueulasse dans la ville prend soudain des allures d’une magnifique ruine.
C’est ce moment-là que les chégués (enfants des rues) de l’Espace Masolo choissent pour annoncer le spectacle du soir : les aventures extraordinaires d’Oulala. Des centaines d’autres gosses viennent grossir une foule paradant dans les rues du quartier, massée autour d’un des animateurs déguisé en Sumo congolais.
Les aventures extraordinaires d’Oulala est un spectacle de marionnettes à gaine écrit par deux ex-enfants soldats. Il témoigne de deux choses :
1. Tous les enfants du monde sont pareils. La bouche entrouverte et le regard fixé sur Oulala, ils hurleront pour le prévenir que le méchant est derrière lui.
2. Les Congolais ne sont pas dupes du système dans lequel ils vivent. Véritable satire politique, le conte met en scène un militaire qui continue à recevoir des coups de fouet tant qu’il n’aura pas accepté de réclamer son salaire auprès des civils plutôt que de l’administration.
Ca a fait marrer tout le monde.
Troisième jour de tournage
March 9, 2007
Il existe deux types de diabète. Le diabète de type 1, ou diabète maigre, caractérisé par un état d’hypoglycémie, et le diabète de type 2 – diabète gras – dont sont affectés ceux et celles qui boivent trop de Coca.
Pour illustrer que le diabète frappe aussi les riches, le docteur de Clerk a insisté que nous filmions une séquence où des gros rentraient dans une voiture de luxe – en l’occurrence une Mercedes intérieur léopard. Il a donc fallu faire un casting.
Pour s’acquitter de cette tâche, le docteur a demandé au médecin du centre de l’Armée du Salut de Kinshasa de sélectionner la nouvelle star !
En deux secondes, c’était réglé : « Toi ! tu es grasse, viens-là monter dans la voiture ! Toi aussi, t’es grasse ! et prend ta copine obèse avec toi ! »
C’est ainsi que nous avons vu trois mamas répéter trois fois l’indolente cérémonie d’une montée en voiture, sous les yeux enchantés du docteur de Clerk et l’hilarité générale de l’équipe de tournage.
Nous avons aussi rencontré Dieu. Il vend des seringues et des livres pour les diabétiques dans un des très nombreux centres que tient le docteur de Clerk. Pareil à son homologue, son activité rencontre un succès important au Congo.
Plus tard dans la journée, nous avons croisé le médecin-directeur de casting-propriétaire de la Mercedes léopard. Je ne l’ai pas reconnu. Ce qu’il m’a pardonné lorsque je lui ai expliqué que pour les blancs, les noirs se ressemblent tous.
L’inverse est vrai aussi…
Second jour de tournage
March 8, 2007
Le docteur Marguerite de Clerk a 80 ans. Après presque 50 ans de vie religieuse, elle affirme qu’elle a rendu au moins un homme heureux : celui qu’elle n’a jamais épousé !
Elle a pris à bras le corps le problème du diabète à Kinshasa, sujet du film qu’elle nous a commandé. Non soigné, cette maladie peut entraîner des complications similaires à la lèpre. Peu soucieuse de ménager l’équipe de tournage, le Docteur a exigé que nous filmions la panoplie des plaies dont sont affectés quelques uns des 6000 malades dont elle s’occupe. Les pieds sont le plus souvent atteints, ainsi le terme pédicure prend au Congo un tout autre sens.
Le docteur a quelques photos en réserve qu’elle voudrait voir figurer dans son film. Comme toute octogénaire vivant au Congo, elle m’annonce qu’elle va de toute manière scanner les photos en 300 dpi mais voudrait savoir si je préfère les photos en TIFF où en JPEG.
Après l’hôpital qui fleurait bon la maladie et une bonne douche, nous avons retrouvé mon bon ami Henry à l’Hotel Memling pour un dîner de poulet à la moambe et de Cosa-Cosa, les gros scampis du fleuve. C’est délicieux et je vous conseille à tous d’en commander lors de votre prochain passage au Congo.
Je tire mon chapeau à Henry et à ses amis qui ont terminé la soirée sans conclure que le Congo était foutu, ce qui se passe souvent dans ce pays et rend les dîners moins intéressants.
En revanche le vin était dégueulasse…
Premier jour de tournage
March 8, 2007
Passés le désormais traditionnel folklore administratif de l’aéroport de Ndjili, nous arrivons à Kinshasa avec la même émotion et sans heurts particuliers.
Si, un : à la sortie de l’aéroport, un officier des douanes, de l’armée ou d’un autre service secret m’arrête et me désigne d’un doigt accusateur. « vous êtes militaire ! vos papiers ! »
Etonné mais pas trop, je lui assure que je ne suis pas militaire.
Le doigt accusateur s’agite. Je persiste. L’officier vire au rouge.
Préparé donc à entamer avec courage cette séance de palabre congolaise, je m’aperçois in extremis que le doigt de l’agent pointe vers le pull que j’avais noué autour de mon cou.
Il s’agissait du pull de l’armée de mon père. J’en profite pour le saluer et lui promettre que je lui rendrai l’objet qui a failli me faire passer pour un militaire infiltré.
Après quelques explications, l’officier finira par me demander de lui laisser le pull « comme cadeau »…
T’en fais pas Papa, j’ai toujours ton pull.
Le tournage du lendemain nous a mené à l’Espace Masolo, centre de réinsertion d’enfants des rues, dont de nombreux ex-enfants soldats, par des activités artistiques telles que la peinture sur sable, la sculpture, la création de masques et de spectacles de marionnettes. Un des ex-kadogos (enfants soldats en swahili) au français maladroit nous a avoué que depuis qu’il travaille à l’Espace, il donnerait sa vie pour les marionnettes. Je me suis dit qu’au fond les choses n’avait pas tellement changé pour lui depuis l’époque où les pays voisins alimentaient la guerre au Congo.
La suite bientôt…